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De telle sorte que l'ancien ministre des Finances se retrouve à 65 ans devant le défi de sa vie: convaincre la population qu'il mérite vraiment de diriger le Canada.
Jusqu'à tout récemment, la stratégie du camp Martin était simple: il fallait se démarquer à tout prix de l'ère de Jean Chrétien, son éternel rival.
L'idée n'était pas mauvaise: après tout, le programme des commandites et ses problèmes ont pris naissance à l'époque où le «p'tit gars de Shawinigan» était premier ministre. Valait mieux s'en dissocier, surtout que la popularité personnelle de M. Martin atteignait des sommets.
Mais le plan n'a pas fonctionné. Les Canadiens se sont révoltés non pas contre M. Chrétien, mais contre tous les libéraux. Résultat: la possibilité d'un gouvernement minoritaire plane, chose impensable il y a quelques mois seulement.
Il y a pourtant peu de choses que Paul Martin n'a pas faites pour tenter de faire maison nette: commissions d'enquête publiques sur les commandites et sur l'affaire Maher Arar, resserrement de la gestion gouvernementale, octroi d'un plus grand rôle aux simples députés.
Sans compter que le chef libéral peut se targuer d'avoir un programme ambitieux mais prometteur: améliorer le système de santé, renforcer les municipalités, favoriser l'acquisition du àsavoir§, se rapprocher des autochtones et accroître la place du Canada dans le monde.
On est loin du style de Jean Chrétien, qui promettait peu de choses, mais qui était doté d'un sens politique hors du commun, surtout en campagne électorale.
«Tout comme M. Chrétien ne parlait pas assez, M. Martin parle trop, estime John Trent, politologue à la retraite de l'Université d'Ottawa. Il ne laisse pas assez de place aux membres de son équipe. (...) Si la population commence à croire que le soleil se lève et se couche avec les paroles du premier ministre, alors chaque dossier qui va mal va retomber sur son dos. Plus on parle, moins on est crédible.»
Bon à long terme
Mais Paul Martin n'avait pas d'autre choix que de s'imposer en arrivant au 24 Sussex, le 12 décembre, rétorque Claude Dauphin, président de la Société de transport de Montréal et ancien conseiller de Paul Martin alors qu'il était aux Finances.
«Son style est différent, explique-t-il en entrevue téléphonique. Probablement que M. Chrétien aurait dit, comme il l'a déjà fait: 'allez donc faire du faire du ski alpin, ne pensez pas à ça'. M. Martin, lui, a pris le taureau par les cornes et il a dit: 'avec des enquêtes, on va trouver les coupables pour montrer aux Canadiens qu'on prend ça au sérieux'. Certains peuvent dire que stratégiquement, c'était en quelque sorte amplifier le dossier, mais je crois qu'après mure réflexion, les Canadiens vont regarder ça et dire: 'il essaie vraiment d'aller au fond des choses'.»
Ironie du sort, la vaste des majorité des projets de loi que le gouvernement Martin aura réussi à faire adopter durant son court règne (un peu plus de six mois) sont ceux hérités de son prédécesseur.
Pire encore, «l'équipe Martin» fera campagne en se servant abondamment des réalisations de Jean Chrétien pour contrer les conservateurs de Stephen Harper: opposition à la guerre en Irak et signature du protocole de Kyoto.
Mais Paul Martin aura beau attaquer de front M. Harper et le chef bloquiste, Gilles Duceppe, il devra aussi se préparer à défendre son propre passé. Le Bloc québécois ne manquera pas de lui remettre sous le nez les pratiques fiscales controversées de son ancienne entreprise, la Canada Steamship Lines.
Le parti souverainiste lui rappellera aussi les dures compressions qu'il a décrétées à l'assurance-emploi et dans les transferts aux provinces afin d'éliminer le déficit fédéral, au milieu des années 1990.
De nombreux observateurs se demandent ouvertement si M. Martin saura répliquer avec rapidité et aplomb aux invectives de ses adversaires. Le député de LaSalle-Emard préfère depuis toujours les grands concepts et les longues réflexions au jeu politique et à la démagogie qui caractérisent les campagnes électorales.
«Il peut y avoir un léger prix à payer pour ça, reconnaît Claude Dauphin. Plusieurs politiciens s'en tiennent strictement à la tactique alors que lui, il aime défendre ce en quoi il croit.»
L'ancien conseiller donne l'exemple de l'accord du lac Meech, en faveur duquel était M. Martin et la majorité des Québécois, mais qui a été mal reçu dans le reste du Canada.
«Lui, il croyait à l'entente du lac Meech - et il s'est fait planter!» lance M. Dauphin, en faisant référence à la défaite de Paul Martin contre Jean Chrétien lors de la course à la direction du Parti libéral, en 1990.
Sur cette question comme sur d'autres, toutefois, on ne sait plus trop où M. Martin campe. Comme son prédécesseur, il n'ose plus prononcer les mots «société distincte», pourtant au coeur de Meech.
Tout au plus s'engage-t-il à donner un peu plus de place au Québec sur la scène internationale et à «bâtir des partenariats» avec les provinces.
En fait, il est difficile de décrire avec justesse ce drôle d'animal politique. Est-il un idéologue de droite, comme le prétendent certains, parce qu'il a contribué à éliminer le déficit fédéral, ou plutôt un libéral de gauche qui ne cherchait ainsi qu'à préserver les programmes sociaux?
Pour réaliser le rêve de sa vie, Paul Martin devra probablement jouer sur les deux tableaux.
En vidéo, voyez le reportage de Lina Dib.
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