Haïti

Entre déchirement et espoir

Première publication 12 janvier 2012 à 20h37
Entre déchirement et espoir
Crédit photo : Reuters
Par Dorothy Alexandre | TVA Nouvelles

Consultez notre dossier complet soulignant les deux ans du séisme en Haïti

S'il y a quelqu'un qui connaît la puissance des médias sociaux, c'est bien Carel Pedre. Le 12 janvier 2010, ce journaliste et animateur de radio était devenu les yeux d'Haïti, l'une des seules personnes joignables dans ce pays alors frappé par le séisme le plus dévastateur de son histoire.

Plongé dans le chaos, Carel Pedre a témoigné sans relâche dans les médias du monde entier de l'ampleur de la tragédie avec comme seul outils Twitter et Skype. Deux ans plus tard, TVA Nouvelles s'est entretenu avec ce père de 31 ans, qui déplore la lenteur de la reconstruction de sa terre natale, mais qui garde espoir de voir ses enfants hériter d'un pays plus prospère.

Le journaliste haïtien Carel Pedre. (Crédit: gracieuseté)

Haïti se souvient

«C'est beaucoup plus triste à chaque 12 janvier, parce qu'on sent jusqu'à présent qu'il y a encore les séquelles du tremblement de terre. Il y a encore beaucoup de maisons qui sont effondrées dans les rues que nous empruntons pour aller travailler, il y a aussi des gens sous les tentes qu'on ne peut pas oublier», laisse tomber Carel Pedre, d'entrée de jeu, pour décrire l'ambiance qui règne en Haïti en ce deuxième triste anniversaire.

La réalité sociopolitique a été bouleversée : malgré un taux de pauvreté élevé, la vie est devenue plus chère, et les organisations non gouvernementales (ONG) fourmillent en sol haïtien.

Prolifération des ONG

«Il y a beaucoup, mais vraiment beaucoup plus d'ONG sur le terrain haïtien (qu'avant le séisme), dénonce Carel Pedre. Beaucoup sont restés sur le terrain sous prétexte qu'ils voulaient aider à la reprise des activités en Haïti et remettre le pays sur pied. Mais deux ans plus tard, ils sont encore là, et ils ne donnent pas de résultats par rapport à la quantité d'argent qui est passé dans la reconstruction du pays ou dans l'aide humanitaire», ajoute-t-il.

Et le blâme, il le jette autant sur les ONG internationales étrangères qu'haïtiennes.

Le président de la République d'Haïti, Michel Martelly, en compagnie de la première dame de la République, Sophia Martelly. (Crédit photo: Reuters)

Selon lui, la présence des ONG en Haïti ne constitue pas le véritable problème. Il s'articule plutôt autour de la gestion de l'aide internationale, puisée à même des poches des contribuables étrangers.

«S'il y avait vraiment une vision nationale de développement, on pourrait canaliser cette aide, gérer l'expertise internationale et l'utiliser à bon escient. Si on ne fait pas ça, on va certainement rester chaque année à se plaindre et à avoir beaucoup plus d'ONG. Puis finalement, on n'aura pas un pays avec (un produit intérieur brut) PIB beaucoup plus élevé que ce qu'on a maintenant», fait-il valoir.

«Ce qui m'attriste, c'est de voir que les ONG n'ont pas cette vision commune de vraiment aider le pays à être autosuffisant.», ajoute-t-il.

Meilleur contrôle

Une autre plaie, avance-t-il : le «manque de contrôle» des pays donateurs. Alors que certaines ONG dénoncent la lenteur administrative des fonds promis par la communauté internationale, le journaliste, de son côté, estime que les gouvernements devraient octroyer à Haïti des sommes d'argent de façon plus rigoureuse.

«Je pense qu'il y avait trop de laisser-aller. On reçoit des dons chaque année, mais si vous donnez de l'argent à un gouvernement, et 12 mois plus tard, il n'y a pas de résultat, et que vous ne demandez pas de compte, et que vous donnez beaucoup plus d'argent à ce gouvernement, vous encouragez le gaspillage d'argent des dons de la population», lance-t-il.

Il appelle ainsi à «reformuler la coopération internationale» afin que les fonds recueillis par l'État haïtien soient alloués à des projets bien déterminés par chacun des pays donateurs, tels que la construction d'hôpitaux, d'universités ou d'infrastructures routières.

Une plage de Jacmel. (Crédit photo: AFP)

Tourisme

Conscient que l'essor économique d'Haïti repose autant entre les mains du peuple haïtien que de la communauté internationale, Carel Pedre tient à souligner que pendant ce temps, les rescapés de Port-au-Prince, particulièrement, tentent de «s'évader» de la dure réalité de la capitale en se rendant dans les villes qui n'ont pas été éprouvées par le séisme.

«Dans les villes de Port-au-Prince, Léôgane, Jacmel et Petit-Goâve, il y a encore des traces du tremblement de terre mais dans les autres villes, la vie continue. Par exemple, dans le sud, au Cayes, c'est comme si rien ne s'était passé. Les gens vivent normalement et ne s'inquiètent de rien. C'est aussi des destinations touristiques», précise-t-il.

Oprah était de passage dans la capitale haïtienne en décembre pour le tournage d'un segment d'une nouvelle émission intitulée My Next Big Challenge. (Crédit photo: Reuters)

Selon le journaliste, relancer le tourisme en Haïti s'inscrit dans une stratégie dont les retombées économiques seront majeures pour ce pays de quelque neuf millions d'habitants. Par ailleurs, il se réjouit de l'engouement médiatique entourant la venue de nombreuses vedettes hollywoodiennes en Haïti, - dont Oprah Winfrey, Kim Kardashian et Donna Karan -, mais il émet quelques réserves.

«Le premier commentaire que ces artistes font d'Haïti, c'est que le peuple est fort. Mais ça, on le sait déjà, on a fait 1804, (en référence à l'indépendance d'Haïti), soutient Carel Pedre. Je voudrais bien que ces célébrités parlent de nos plages de Port-Salut, de Cormier ou de Labadie, de notre nourriture, de la fraîcheur de la nos campagnes. Je pense que ça pourrait justement beaucoup plus nous aider. J'imagine une photo d'Oprah sur l'île de la Gonave. Cette photo pourrait faire le tour du monde et avoir un impact positif...»

Sean Penn a fondé une ONG qui s'occupe de quelque 55 000 rescapés dans un camp de Pétionville. (Crédit photo: Reuters)

Héritage

Et un pays prospère, où il fait bon vivre et où la sécurité règne, c'est le rêve qu'il caresse pour ses enfants, deux fillettes âgées de trois ans et un mois.

«L'Haïti d'aujourd'hui pour lequel on travaille, ce n'est pas pour nous. C'est pour mes enfants, c'est pour mes petits-enfants, affirme-t-il. Je critique souvent la génération de ma maman et de mon papa qui m'ont laissé une Haïti aussi pauvre», ajoute-t-il.

«Je ne voudrais pas que mes filles, dans 30 ans, me disent la même chose. J'espère qu'elles pourront vivre dans un meilleur pays», conclut Carel Pedre.

Carel Pedre et sa fille aînée en studio. (Crédit photo: gracieuseté)

 
 
 
 
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