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Vous avez été ministre du Travail durant cinq ans au début des années 70. Vous avez vu vous aussi des événements d’intimidation sur les chantiers. Comment cela se passait?
Lorsque j’étais ministre, il y a eu plusieurs événements de violence sur les chantiers de construction. C’était répétitif et cela s’inscrivait dans une lutte entre la CSN et la FTQ. Tout cela résultait d’une loi qui était passée en 1968 et qui faisait en sorte que les deux centrales devaient coexister dans l’industrie de la construction. Mais la FTQ n’a jamais accepté cette situation de dualité avec sa concurrente. A partir de ce moment-là, on a senti qu’il y avait une course entre les deux pour placer leurs membres respectifs sur les chantiers. Après coup, on collectait les contributions. Mais il y a eu – et il y a encore – beaucoup de batailles entre les deux.
Donc on pourrait dire que nous sommes depuis 1968 dans une guerre de syndicats sur les chantiers?
Oui absolument. Il faut dire que cette loi avait été adoptée car le code du travail peut difficilement s’appliquer dans le domaine de la construction. Les gros chantiers durent environ 2-3 ans et c’est environ le temps que cela prend pour aller chercher une accréditation syndicale pour tous les employés. Donc c’est impossible. Par conséquent, il y a un système dans lequel le travailleur est représenté par une union durant trois ans. Mais il peut arriver des frictions lorsqu’un employé se présente sur un chantier avec une carte syndicale différente de celle des autres travailleurs. Bien souvent, cette personne-là va se faire «écoeurer» ou se faire menacer.
Est-ce que cela ne démontre pas la force démesurée des syndicats au Québec sur les chantiers de construction?
Oui et cela démontre surtout la force démesurée de la FTQ-Construction. Il y a plus de membres dans ce syndicat que dans les trois autres centrales syndicales. Nous sommes dans une situation où une centrale domine les autres. Et les choses vont aller en s’empirant selon moi s’il y a moins de chantiers car tout le monde veut sa place. Et comme la FTQ est plus forte, la chicane prend lorsqu’un autre syndicat arrive sur le chantier. Lorsque j’étais ministre du travail, j’avais remarqué qu’on engageait «des agents d’affaires» sur les gros projets et ces personnes étaient vraiment des bandits qui faisaient la loi. Bien souvent des boxeurs ou des «bouncers».
Pensez-vous que c’est pire maintenant?
Je ne sais pas. Mais ce que j’ai compris de toute l’histoire de cette semaine, c’est qu’un homme a menacé un travailleur de lui casser le bras ou de lui donner un coup de poing dans la face. Si cela s’avère vrai et qu’il est déclaré coupable, moi je considère que cette personne est un bandit.
Récapitulons: si un travailleur veut se placer plus rapidement et avoir une protection, il est mieux d’être membre de la FTQ...
Bon, je ne veux pas avoir l’air de faire la promotion de la FTQ... Mais disons que c’est la réalité. Je vous donne un autre exemple: si vous êtes un travailleur très spécialisé, vous pouvez même avoir la chance d’aller travailler sur des chantiers un peu partout dans le monde car la FTQ est affiliée avec des unions internationales. C’est plus difficile avec la CSN.
Qu’est-ce qu’on peut faire avec la FTQ-Construction?
Avec les événements de cette semaine, je suis retourné au rapport de la Commission Cliche de 1974 qui est très clair en ce sens. On proposait alors de créer un bureau de placement universel et interdire les bureaux de placements syndicaux. Si le gouvernement Charest devait aller de l’avant, il faudrait toutefois qu’il mette la FTQ-Construction sous tutelle afin de mieux coordonner l’action. Il y a 144 000 membres qui travaillent dans la construction, donc ça fait du monde à la messe. Tout doit être bien arrimé.
Mais on a vraiment l’impression qu’il s’agit d’une patate chaude pour le gouvernement car il y a des vives forces à l’arrière...
C’est un système qui a des racines qui nous dépasse. Personne n’a été capable au fil des années de changer ces manière de faire qu’importent les partis politiques. Il y a quelque chose de fondamentalement mauvais dans la tradition des unions internationales qui ne veulent pas voir les autres syndicats sur leur chantier.
Est-ce qu’il y aurait eu un danger (physique ou autre) si vous aviez décidé d’adopter une loi et changer les méthodes en construction?
Physiquement non, je ne le crois pas, j’étais bien protégé. Mais je dirais que maintenant j’ai un peu plus peur. Car j’ai décidé de parler publiquement. Et je sais que ça dérange des gens. Je ne m’attends pas à me faire attaquer, mais des fois j’y pense.
(Argent)
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