
La commission Charbonneau a repris ses travaux ce lundi matin après une semaine de relâche.
Le contre-interrogatoire de l'ex-fonctionnaire Luc Leclerc a débuté avec des questions «pas méchantes», selon les mots de Me Daniel Rochefort, de l'Association de la construction du Québec. Me Martin St-Jean, avocat pour la Ville de Montréal, lui a succédé.
Au cours de l'avant-midi, l'ingénieur à la retraite a incriminé deux de ses anciens collègues à la Ville de Montréal, François Thériault et Michel Paquette, des agents techniques, qui gonflaient le prix des extras payables aux entrepreneurs. Pendant ce temps, Luc Leclerc faisait «de l'aveuglement volontaire».
Leclerc «savait» qu'ils recevaient de l'argent et ces derniers «savaient» que Leclerc en percevait lui aussi, puisqu'ils en «parlaient ouvertement». «À mots couverts, mais assez explicitement pour savoir», a précisé le témoin.
Me Rochefort a fait remarquer au témoin qu'il n'avait pas exprimé beaucoup de regrets lors de son témoignage, «contrairement à M. Surprenant».
«Si j'avais cru que d'avoir la larme à l'œil au cours de mon témoignage ou le trémolo dans la voix ou la tête entre les deux jambes avait pu changer quoi que ce soit au passé, vous pouvez être sûr que j'aurais même mis un genou par terre», a rétorqué Leclerc.
Le témoin estime toutefois que les remords ne changeraient rien au passé. «Je ne pense pas que la population me pardonne», a-t-il conclu.
Il a tout de même saisi l'occasion d'exprimer son repentir au moment de quitter la barre des témoins. «Est-ce que je pourrais juste offrir mes regrets à la population? Ça va prendre deux petites secondes», a-t-il demandé à la juge France Charbonneau, avant d'en appeler à la «clémence» du public.
Contrairement à d'autres témoins qui se sont confiés devant la commission Charbonneau, Luc Leclerc a déclaré n'avoir jamais reçu de menaces de la part d'entrepreneurs pour intervenir en leur faveur.
«Je n'ai même pas cette excuse-là», a-t-il renchéri.
Au départ, il accepte un premier cadeau - de la part de Paolo Catania - pour «les bons services du passé». «C'était plus facile à accepter parce qu'il n'y avait pas d'engagement pour le futur», admet Leclerc.
Dans ce cas, quelle logique poussait les entrepreneurs à donner des cadeaux? «C'était une sorte de police d'assurance, a expliqué l'ingénieur. Lors de coups durs, une personne amadouée est plus encline à apporter du support.»
Par ailleurs, l'homme a tenu à préciser que ses enfants n'étaient pas au courant du stratagème auquel il participait dans le cadre de ses fonctions à la Ville. Il indique du même coup que sa femme est une professionnelle qui oeuvre dans un tout autre domaine que les affaires municipales ou la construction.
Luc Leclerc rapporte avoir rencontré les enquêteurs de la commission Charbonneau pour une première fois le 23 mai 2012.
Considérant cela, pourquoi a-t-il attendu jusqu'en octobre avant de remettre l'argent qu'il a touché via les pots-de-vin? «J'avais rencontré un avocat qui m'avait conseillé d'être prudent face aux policiers enquêteurs», a-t-il justifié.
Leclerc a remis l'argent perçu illégalement - 90 000$ - seulement une fois qu'il a eu la ferme conviction qu'il serait témoin devant la commission. Plus tôt, il avait soutenu aux commissaires qu'il avait tout dépensé.
Me Rochefort s'est intéressé à la vérification du processus d'octroi des contrats de la Ville, entre autres, et aux effectifs disponibles pour s'occuper de surveillance.
«Si nous avions été plus nombreux [comme ingénieurs], il y aurait pu y avoir une meilleure rotation auprès des entrepreneurs, il y aurait eu moins de proximité», a indiqué le fonctionnaire retraité, en réponse aux questions de l'avocat.
Selon M. Leclerc, «le code d'éthique [à la Ville] a mis une date pour la fin de la récréation», et l'escouade Marteau en a rajouté une couche ensuite, ce qui l'aurait incité à prendre sa retraite. Les cadeaux des entrepreneurs avaient d'ailleurs cessé peu avant.
Lorsque l'ingénieur s'est retiré, il était éligible depuis un moment à la retraite. Mais il restait à l'emploi de la Ville «beaucoup pour le social». «J'aimais jouer au golf, j'aimais avoir des billets de hockey», a ajouté M. Leclerc.
Me St-Jean s'est intéressé aux voyages de golf auxquels a participé Luc Leclerc au fil des années. Parmi ses collègues à la Ville, Gilles Surprenant, Yves Themens et François Thériault ont déjà participé à ces périples.
Ces voyages se fondaient sur l'amitié et une passion partagée pour le golf, a soutenu M. Leclerc. Par ailleurs, les voyages payés par les entrepreneurs, «c'était l'exception», a-t-il précisé.
Le témoin indique que lui et ses collègues ne se sont jamais cachés qu'ils participaient à de tels voyages. À preuve, certains d'entre eux affichaient leurs photos de vacances dans leurs bureaux de la Ville - mais pas lui.
Le nom du parrain du clan Rizzuto est revenu une fois de plus dans l'ordre du jour de la commission. Si c'était à refaire, a dit le fonctionnaire à la retraite, il n'aurait pas remis ça avec Vito Rizzuto et aurait décliné la deuxième invitation à jouer au golf avec lui.
«Je regrette parce que cette fois-là, nous aurions pu ne pas y aller», a admis Leclerc. Appelé à préciser ses propos, l'homme a rappelé ne pas avoir été conscient de la portée de ses gestes la première fois, lors d'un voyage payé par Tony Conte (Conex), alors que Vito Rizzuto était apparu inopinément à l'aéroport, juste avant le départ vers le sud.
La situation était différente la deuxième fois, puisque le fonctionnaire a exprimé son consentement volontaire à jouer au golf avec le parrain de la mafia.
Il y a deux semaines, l'ingénieur à la retraite de la Ville de Montréal a admis devant la commission qu'il avait participé à des stratagèmes de corruption liés à l'industrie de la construction.
Luc Leclerc avait notamment avoué avoir touché des pots-de-vin de 500 000$ en argent comptant de la part des entrepreneurs, en plus de voyages, de parties de golf, de bouteilles de vin et de billets de hockey.

Le prochain témoin sur la liste de la commission Charbonneau: le fonctionnaire Gilles Vézina. (Crédit: TVA Nouvelles)
Gilles Vézina devait ensuite se présenter à la barre de la commission. Cité à de nombreuses reprises par les ingénieurs à la retraite de la Ville de Montréal Gilles Surprenant et Luc Leclerc, ainsi que par l'ex-entrepreneur Lino Zambito, l'homme a été suspendu sans solde par l'administration Tremblay la semaine dernière. Cette suspension est liée à des allégations de corruption dans le domaine de la construction.
M. Vézina s'est défendu depuis en niant les déclarations qui l'ont éclaboussé.
L'avocate Sonia Lebel agit en tant que procureure-chef de la commission. Elle a été nommée mercredi en remplacement de Sylvain Lussier, qui a démissionné le 16 octobre dernier à cause d'apparences de conflit d'intérêts.
À la reprise des travaux, lundi matin, Me Lebel a indiqué que Me Claudine Roy faisait son entrée dans l'équipe des procureurs de la commission.
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